
Dans Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?, troisième roman de Lucie Rico, nous retrouvons le riche imaginaire, les petites touches d’humour et la noirceur que l’autrice avait déjà si brillamment mis en œuvre dans ses précédents livres [1].
Jennifer, la narratrice, vit de retranscriptions de comptes rendus de plans de licenciement. Or, dès l’incipit, nous apprenons que la touche point de son ordinateur ne fonctionne plus, ce qui va entrainer Jennifer dans une introspection profonde et une longue enquête sur elle-même qui constitue la trame principale du roman :
« J’ai compris que l’ordinateur tentait de me dire quelque chose en m’enlevant la possibilité de finir mes phrases. Ce n’était pas une panne, c’était un diagnostic :
Tu ne peux plus continuer comme ça.
Il avait raison. La disparition des points réveillait une sensation que j’avais soigneusement tenue à distance. En moi quelque chose ne s’achevait plus. Une pièce manquait. » (p.16)
Lucie Rico construit avec maestria son dispositif narratif en empruntant au polar ce que ce genre peut offrir de plus intéressant à la narration. Ici, Jennifer enquête sur son propre passé en s’inspirant d’une procédure réservée habituellement aux affaires criminelles, à savoir la reconstitution.
La grande originalité du roman réside dans le fait que la reconstitution de la scène de crime (ou du drame) supposé repose principalement sur une phrase inachevée. L’autrice complexifie les choses en articulant cette phrase inachevée avec des images, — à la fois celles d’un film (Autant en emporte le vent) et celles d’un souvenir qui se recompose peu à peu à mesure que la phrase se réécrit.
Car la beauté de ce roman tient à cette intrigue linguistique : « je ne vivais plus que dans la phrase » lit-on page 32. Et l’on peut penser que ces mots, prêtés à son personnage, pourraient être les siens. L’autrice n’a-t-elle pas vécu elle aussi dans la phrase le temps de l’écriture de ce livre ? Car qu’est-ce que le travail d’écriture sinon vivre dans la phrase ?
Ainsi que nous le disions plus haut, Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ? s’ouvre sur l’impossibilité face à laquelle se trouve Jennifer de ponctuer d’un point ses écrits professionnels. Elle constate : « Je ne pouvais pas achever mes phrases. » (p. 9). Jennifer choisit alors de les laisser sans point : « j’ai écrit des choses qui n’avaient pas de fin » (p. 11).
La phrase sans point évoque ici deux choses pour moi : par rapport au texte lui-même (les retranscriptions sans points dont l’autrice donne à lire deux extraits) la possibilité du poème ; et par rapport au récit, l’impossibilité de progresser (or « Les récits veulent toujours arriver quelque part. » p. 115).
Construire un roman sur l’inachèvement d’une phrase est une idée remarquable puisque le roman n’est fait que de phrases. Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ? n’est pas un roman policier à énigme mais un roman policier à phrases.
Quand Jennifer se décide à faire réparer son ordinateur, lorsque le réparateur lui demande si elle va bien, une « pensée alien » se forme dans son esprit. Cette pensée est la première occurrence de ce qui sera la phrase-leitmotiv du roman :
« Devant Autant en emporte le vent, Vivien Leigh et Clark Gable vont s’embrasser quand quelqu’un appuie sur pause et » (p. 25)
Ce même énoncé revient à plusieurs reprises, à la fois dans l’esprit de Jennifer mais aussi dans le texte (le texte qui est la retranscription de ses pensées). La narratrice constate que cette phrase, qui revient sans cesse, « s’interrompait toujours sur ce et ». Et de conclure : « C’était absurde : un ‘‘et’’ ne peut rien terminer. » (p. 27)
La phrase inachevée va obséder Jennifer. En vivant totalement dans cette phrase, la narratrice ne percevra plus les autres phrases de la même manière. Elle entendra dans une phrase prononcée par son patron un blanc qu’elle qualifiera d’administratif (p. 29). Elle percevra des mots sous les phrases de sa tante (p. 48). Elle se méfiera des phrases prononcées trop vite (p. 59) et deviendra incapable de former des phrases autres qu’interrogatives (p. 53).
Notons que des trois romans de Lucie Rico, celui-ci est le seul dont le titre se compose d’une phrase, phrase interrogative qui plus est, dans laquelle nous pouvons entendre se censure (« ce sang sur ») ou seulement le mot censure.
Jennifer ne pense dès lors plus qu’à partir de la phrase (p. 60) et « corrige [ses] propres phrases avant même qu’elle ne les corrige » (p. 62). Jusqu’à ne faire qu’une avec la phrase : « La phrase c’est ça ? / Un bout de moi ? » (p. 66).
Remarquons que les verbes de cette phrase obsédante sont conjugués au présent de l’indicatif (de même que dans la phrase-titre) tandis que les verbes du récit sont tous conjugués à différents temps du passé. L’emploi du présent donne à l’énoncé-leitmotiv une force accentuée par la mise en page du texte mémoriel. Ce fragment de mémoire est comme mis en scène dans le livre, ce qui rend d’autant plus percutante l’apparition du mot sang répété pages 72 et 73. « S’il y avait eu du sang, il y avait eu un drame » analyse Jennifer (p.74).
La phrase s’allonge. Le leitmotiv prend une nouvelle couleur, celle du sang, qui tache le tissu-texte. Le chromatisme est important dans ce livre : le pull de Jennifer est jaune mais il ressemble à celui (rouge, iconique) que porte Nastassja Kinski dans le film de Wim Wenders, Paris, Texas.
La phrase-leitmotiv allongée se termine encore par un et, — ce et qui est l’une des plus belles trouvailles du livre, tant pour ses implications dans l’imaginaire de l’autrice/narratrice (« j’avais rêvé que des ‘‘et’’ tombaient du ciel pour s’écraser sur moi » p. 85 ; je citerai également les remarquables pages 146 et 147, ainsi que l’inquiétante page 228 sur laquelle se multiplient les et comme pour mieux marquer l’obsession névrotique du personnage) que pour ce qu’elle induit dans l’écriture elle-même et la narration, jusqu’au moment où nous y serons, précisément, « Dans le et » (p. 226).
Jennifer décide donc d’opérer une reconstitution de la scène originaire afin de confronter le réel à sa phrase : « j’allais vivre dans une phrase » nous dit-elle (p. 99), reprenant une formule déjà apparue dans le texte, sauf que désormais cette phrase va conditionner le récit jusqu’à son existence même : y a-t-il un récit possible alors que Jennifer ignore encore si la phrase-leitmotiv relève « de la mémoire, de l’imagination ou du rêve » (p. 99) ? Il s’agit là de l’une des questions que pose ce roman. Car ce texte, ainsi que les deux précédents livres de Lucie Rico, est un roman qui se pense à la fois comme roman mais aussi comme texte possiblement autre qu’un roman.
Lucie Rico a la formule juste : « La phrase m’inquiétait de l’intérieur » (p. 101). La phrase s’ancre alors dans la noirceur, une noirceur que l’autrice travaille dans ses romans comme un matériau pour en faire de la phrase.
La phrase-leitmotiv n’est pas ici une formule magique. Prononcée à voix haute, il ne se passe rien (« J’ai laissé résonner le ‘‘et’’ mais rien ne s’est produit. » p. 107). Il ne se produit rien parce que l’intrigue se situe dans la phrase écrite, l’énoncé-leitmotiv, qui opère plusieurs mues grammaticales jusqu’à révéler sa vraie nature de phrase. Le reste n’est que « le hors-champ de [la] phrase » (p. 107).
L’essentiel dès lors se tient « entre la phrase et le sang » (p. 126), c’est-à-dire entre le langage et l’image (que ce soit celle du film de Victor Fleming ou celle du souvenir de la scène primitive), ce qui conduit à ouvrir une nouvelle période esthétique dans le roman : « J’ai pensé que c’était peut-être ça, ma phrase : pas une image violente, mais une image refusée au montage. […] Ma phrase n’était ni un rêve, ni un souvenir, ni une fiction. Elle était cachée dans un plan non monté. » (p. 140)
Un plan non monté. Une image. Une phrase-image. Une phrase-miroir à travers laquelle Jennifer va passer, et tomber, comme Alice, dans le précipice de la mémoire, celle de l’enfance, éprouvant « cette sensation très spécifique de chute intérieure, pas physique mais narrative » (pp. 222-223). Et de nous entraîner dans cette chute, narrative, pour notre plus grand plaisir de lecteurices.
Lucie Rico, Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?, éditions P.O.L, août 2026
[1] À lire dans Les Imposteurs notre analyse critique de GPS : https://lesimposteurs.blog/2022/08/26/gps-de-lucie-rico/