
J’adorerais retraduire Raymond Carver. À force de le crier partout, ça finira peut-être par arriver ! En fait, j’ai eu la chance que Nathalie Zberro (1), à l’époque où elle travaillait encore à L’Olivier, me confie la traduction de la biographie de Carver (2). J’ai lu ou relu toute son œuvre, c’était passionnant. L’Olivier a republié toutes les œuvres de Carver, et cette biographie était une sorte de bonus pour les fans. Certaines traductions sont excellentes, comme celles de Jean-Pierre Carasso (3), mais les plus anciennes, celles qui datent des années 1980 pourraient faire l’objet d’une nouvelle traduction, je pense, car à l’époque où les premiers livres sont sortis, Carver était inconnu, on n’avait pas les mêmes exigences concernant son style. La difficulté avec Carver, c’est qu’il faut dire beaucoup en peu de mots, sans effets de manche. Les écritures sèches, blanches, sont les plus difficiles à traduire. Pas question de se cacher derrière une « belle écriture ».
Paradoxalement, je rêve aussi de retraduire Jane Eyre, parce que c’est un livre que j’ai étudié et littéralement adoré quand j’étais étudiante. Du point de vue de la traduction, c’est presque l’exercice inverse, le style inverse, mais c’est passionnant. J’adore la langue du XIXème siècle, tortueuse, fourmillant de détails, d’adjectifs, les longues descriptions des paysages. Carver et Brontë sont des maîtres dans leur genre, et traduire les maîtres, c’est exaltant.
Oui, cela m’arrive souvent, principalement parce que je n’ai pas le temps. Parfois parce que le texte ne me plaît pas ou ne me parle pas. Je pense qu’on ne peut bien traduire que les textes qu’on aime. Se forcer à passer des mois avec un texte qu’on n’aime pas, ça ne peut donner qu’un piètre résultat, car on a envie d’expédier la traduction, on y apporte forcément moins de soin. On est moins concerné par ce qu’on fait. En outre, je pense qu’une traductrice ou un traducteur a des « créneaux », des types de textes qui lui correspondent mieux que d’autres. J’ai découvert par exemple l’an dernier en traduisant un poème d’un jeune poète, DJ et performer mexicain, Martin Rangel qui est un ami, que la poésie urbaine ultra-contemporaine m’échappait complètement. Que je ne parvenais pas à rendre un aspect déstructuré, expérimental. Donc je sais qu’un certain type de littérature avant-gardiste, ce n’est pas pour moi. De même que la poésie, je ne pense pas que je m’aventurerai à en traduire. Je pense qu’il faut être soi-même poète pour traduire de la poésie. Cela dit, mon amie Céline Leroy, qui est une très grande traductrice sans être poétesse, a magnifiquement traduit les poèmes de Laura Kasischke du recueil Mariées rebelles (4).
Si l’on devait définir les « substrats » du texte, je dirais qu’il s’agit de toute la partie immergée du livre. Tout ce qui est entre les lignes, qui n’est pas écrit. Si je prends l’exemple des œuvres de Joseph O’Connor, qui a écrit une sorte de trilogie avec en fond l’histoire de l’Irlande, il serait difficile de traduire ces livres sans une bonne connaissance de l’histoire de ce pays, du XIXème et du XXème siècle, mais aussi pour Muse (5), par exemple, il est nécessaire de bien connaître l’œuvre du dramaturge John Synge, sa situation sociale, les raisons de l’énorme scandale que causa sa pièce Le Balladin du monde occidental. Les références qu’il faut avoir en tête sont très nombreuses. Le substrat du texte apparaît en filigrane dans le choix des mots, des expressions, du rythme. Il est difficile de le montrer, mais il préside à nos choix, nécessairement. Quand on traduit, les mots sortent des profondeurs de notre esprit, ils sont dictés par les aspects littéraires bien sûr, mais aussi par toutes les raisons que j’ai évoquées précédemment : le mot juste respecte à la fois la poétique du texte et la culture générale du livre dans tous ses aspects.
Non. Je refuserais, tout simplement. Dans ce cas, autant demander à une machine de faire la traduction. En général, les éditeurs et éditrices avec lesquels je travaille sont des personnes qui connaissent leur métier et le font très bien. Bien sûr, j’ai la chance de travailler pour des maisons reconnues pour leur sérieux, donc beaucoup de situations choquantes auxquelles sont confrontés certains de mes collègues me sont épargnées… Il y a aussi dans ce métier une grande inégalité liée au fait qu’on travaille avec des éditeurs « sérieux », ou bien des « publieurs » qui ne pensent qu’à l’argent.
Absolument. On en revient au substrat. L’acte d’écriture est une chose éminemment intime et personnelle, personne d’autre que Julie Otsuka ne pourrait écrire Certaines n’avaient jamais vu la mer (11). Plus on connaît l’écrivain, plus on entre dans son univers, et plus on le traduit avec justesse. Bien sûr, il y a des romans plus intimistes que d’autres, où c’est donc plus important encore, mais dans l’ensemble, c’est toujours un plus de connaître l’écrivain. Par exemple quand je traduis Lauren Groff et qu’elle parle de la France, je sais qu’elle dit les choses telles qu’elles les a vécues car elle a séjourné une année en Bretagne, à l’époque du lycée, et qu’elle revient souvent en France. Le fait de connaître Lauren m’aide énormément à la traduire. Je pense de toute façon que j’ai besoin de connaître la genèse de l’œuvre, d’où elle vient, de quel univers, et puis je suis curieuse, j’aime savoir à qui j’ai affaire. J’aurais sans doute plus de mal à traduire quelqu’un avec qui je n’ai aucun lien, dont je ne sais rien. J’aurais l’impression d’avancer dans le brouillard. En outre, quand on connaît son auteur, on a envie d’une part d’être digne de lui, et d’autre part de lui faire plaisir, pour qu’il ou elle soit fier de son livre traduit !
Cela m’arrive constamment. Il est rare que je n’aie aucune question à poser, que ce soit sur l’emploi d’un mot dont je ne suis pas sûre, ou sur une référence culturelle que je ne comprends pas. L’idéal, ce serait de rencontrer l’auteur avant, pour parler avec lui ou avec elle de l’œuvre, parce qu’il y a des quantités de choses qui n’apparaissent pas dans le texte. Un roman, c’est la partie émergée d’une œuvre immense dont 90 % reste dans la tête de l’auteur – en tout cas, c’est ce que disait Hemingway (Cf. « The Art of the Short Story », The Paris Review). Moi, cela m’aide d’en savoir plus sur les personnages, pour savoir comment les faire parler ; sur le décor, pour utiliser un vocabulaire plus subtil afin de mieux décrire les choses. J’ai eu cet honneur une fois avec Joseph O’Connor. C’était pour Muse (5), le deuxième livre que j’ai traduit de lui. C’était compliqué, car il y abordait l’histoire d’amour clandestine entre le dramaturge John Synge et Moira O’Neill, une très jeune comédienne, or je ne connaissais pas assez la réalité sociale de l’Irlande d’avant la première guerre mondiale pour tout bien comprendre, et au niveau stylistique, j’avais beaucoup de questions. Alors je suis allée le voir. Ça a été fantastique ! Nous avons épluché le roman, pendant des heures je l’ai bombardé de questions, et en vrai gentleman, il a répondu à toutes, sans s’énerver, avec une immense gentillesse. Ensuite, il m’a emmenée sur les lieux où se passait le roman. Ce furent quelques journées exceptionnelles. Quand ensuite j’ai commencé ma traduction, je suis partie comme une flèche, car j’avais déjà résolu tous mes problèmes ! Bref, c’est sans doute ma plus belle expérience professionnelle !
Récemment, à l’occasion de la venue de Jane Smiley en France, nous avons beaucoup échangé sur la trilogie (les deux premiers volumes sont parus chez Rivages (12)). La première fois, elle m’avait posé une question sur la mort d’un des personnages principaux : était-ce un accident ou un meurtre ? J’avais lu le livre, mais je n’étais pas capable de répondre. C’est en traduisant un passage très en amont que j’ai eu la révélation : je lui ai donné ma réponse, argumentée, et elle était enchantée ! Nous avons beaucoup parlé, a posteriori cette fois, mais cela n’a fait que conforter ce que je pensais déjà, donc je n’ai pas modifié la traduction.
J’ai beaucoup écrit, puisque j’ai commencé par ça, mais je dirais que c’est après mon séjour en résidence de traduction à Banff en juin 2018 que j’ai retrouvé la foi en l’écriture et que j’ai enfin adopté une attitude professionnelle, et non plus une posture d’amatrice. Donc oui, en plus de tout ce que je citais précédemment, chaque journée commence pour moi par une heure de travail sur mon roman, et le premier étant terminé (enfin, je crois), je travaille désormais au deuxième. J’ai beaucoup de projets ! Mais traduire est une forme d’écriture sous la contrainte qui vous apprend énormément de choses. Joseph O’Connor, Lauren Groff, Jane Smiley m’ont beaucoup, beaucoup appris… Quand on traduit, on décortique la mécanique d’un livre, on découvre comment ça fonctionne, quels sont les engrenages, les techniques : c’est une véritable école en soi. On s’imbibe des différents styles à force de les imiter en les traduisant ! Donc, au bout de vingt ans de cours intensifs à l’école des maîtres, je vais tenter de voler de mes propres ailes.
Oui, j’ai eu la chance, le bonheur de partir l’an dernier en résidence à Banff (17), en Alberta, Canada, et je n’exagère pas quand je dis que cela a changé ma vie. Banff est un lieu extraordinaire (Céline Leroy qui en revient pourra témoigner !), où toutes sortes de gens se rencontrent, des traducteurs, des écrivains, des artistes plasticiens, des danseurs, des chanteurs d’opéra, mais aussi des représentants des peuples premiers du monde entier, des scientifiques, des mathématiciens, bref, c’est un concentré de ce que notre monde contient humainement de meilleur. J’ai fait partie l’an dernier des dix-huit happy few venant du monde entier qui ont participé au BILTC. J’imaginais me retirer là-bas un peu en ermite, hors du monde, dans une nature magnifique, et travailler tranquillement dans mon coin. C’est l’inverse qui s’est produit : j’ai rencontré des gens formidables, découvert d’autres univers, d’autres littératures dont la littérature latino-américaine dont je commence à découvrir l’extraordinaire richesse, et surtout, j’ai rencontré des gens qui pratiquaient toutes les formes d’écriture, pas seulement la traduction, même si c’était notre point commun. Certains de mes collègues étaient également romanciers, journalistes, dramaturges, poètes, etc. Et c’est dans cet incroyable bouillon de culture que j’ai enfin retrouvé la volonté et la confiance nécessaires pour écrire ! Banff a changé ma vie, et depuis que j’en suis revenue, je suis dans une autre énergie, une autre dynamique, je vais plus à l’essentiel et j’ose enfin écrire comme une professionnelle. Je ne sais pas encore quel sera le devenir de cette tentative, mais je compte bien aller jusqu’au bout de cette aventure. Donc, oui, infiniment oui aux résidences de traduction ! Je vais d’ailleurs repartir fin septembre en Italie, à Volterra, où avec d’autres traducteurs nous allons réaliser une traduction en cinq langues d’un texte de la poétesse canadienne Anne Carson, Antigonick, qui sera ensuite lu lors d’une sorte de performance. Les possibilités sont infinies et d’une richesse formidable. J’engage tou.te.s mes collègues à postuler pour participer à ce genre de résidence. C’est vraiment une expérience unique !
Je dirais qu’il faut de la ténacité, aimer la solitude, et ne pas craindre de se remettre en cause. De la ténacité d’abord car il faut des années pour parvenir à en vivre – sauf quand on travaille déjà dans l’édition bien sûr. Aimer la solitude car on est tout seul face à son ordinateur pendant qu’on travaille, qu’on n’a personne à qui demander conseil en général (à part l’auteur pour des problèmes très précis), qu’on n’a parfois aucun contact avec les éditeurs. Enfin ne pas craindre de se remettre en cause car avant d’aboutir à quelque chose de vraiment bien, on tâtonne, on doit se faire corriger, et même avec l’expérience, il faut savoir reconnaître que l’éditrice ou la correctrice a eu une meilleure idée que vous, que tel choix à tel endroit est discutable, etc. Même avec vingt ans d’expérience, on peut encore commettre des erreurs, des maladresses, etc. donc, ne jamais avoir l’arrogance de croire qu’on sait tout mieux que tout le monde.
A reblogué ceci sur Cunéipageet a ajouté:
Une superbe interview d’une merveilleuse traductrice !
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Merci Beaucoup !
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Merci pour la publication de ce passionnant entretien, que je vais aussi partager. En tant que jeune traductrice, je l’ai trouvé absolument captivant !
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Merci !
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A reblogué ceci sur Guillemette Allard-Bareset a ajouté:
Un entretien absolument passionnant. En tant que jeune traductrice, j’ai été captivée par l’approche de cette professionnelle — je cherche encore l’équivalent de « boire ses paroles » pour un texte écrit ! Une vraie ode à l’amour de la et des langues.
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A reblogué ceci sur Guillemette Allard-Bareset a ajouté:
Un entretien absolument passionnant. En tant que jeune traductrice, j’ai été captivée par l’approche de cette professionnelle — je cherche encore l’équivalent de « boire ses paroles » pour un texte écrit ! Une vraie ode à l’amour de la et des langues.
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Merci !
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J’ai rarement autant « vibré » à la lecture d’une interview ! Traducteur moi-même, j’ai été très sensible à l’enthousiasme, la passion, le bon sens et l’humilité de Carine Chichereau. C’est un gros plan, plein d’humanité, sur les joies et les peines de ce métier exercé dans une solitude relative et aussi, hélas, sur son manque de reconnaissance par certains.
Une petite coquille :
« Dans ces quelques ligne, Lauren terminait par des propos très élogieux à mon égard »
>> ligneS
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Merci infiniment !
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Thanks grreat blog post
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