« tu apparaîtrais si être était autre chose qu’un mot
(orifice) » (Mon antérieur visage p. 15)
La première réflexion qui m’est venue après la lecture du dernier livre de Pauline Von Aesch, Mon antérieur visage (Éric Pesty éditeur, 2025), est qu’il ne s’agissait pas seulement de l’un des meilleurs livres de poésie que j’avais pu lire ces derniers mois mais également de l’un de ces textes rares dont nous savons qu’il est de nature à questionner la pratique de l’écriture poétique.
Les trois livres de Pauline Von Aesch publiés à ce jour mériteraient une étude approfondie. Je me contenterai pour ma part d’une lecture croisée de Nu compris (Nous, 2012), Une partie de mon prénom (série discrète, 2025) et de Mon antérieur visage, lecture dans laquelle je tenterai de mettre en évidence certains éléments-clés de la poétique de Pauline Von Aesch.
« on se laisse derrière
et autres sentiments de son style
comme sexe
par la parenthèse
elle s’introspecte
ou
où s’introduire
deux points sans suite » (Nu compris, p. 22)

La phrase de Pauline Von Aesch n’est pas un énoncé, elle est énonçante. Chez cette autrice, comme chez Dominique Quélen (autre poète majeur de notre contemporain), le poème prend pour objet autant la formation de la phrase que la phrase formée. Ce qui est ainsi donné à lire dans le poème, c’est l’écriture dans son présent. Autrement dit, le geste d’écriture, visible depuis le texte projeté sur la page. À ce titre, Pauline Von Aesch est, strictement, une écrivante.
« une petite explosion pas plus lourde que l’habitude
tout s’assemblait par habitude de forme
au commencement — le poème pointé vers moi
et ses mots (milliardièmes) serrés entre l’accord et le désaccord
c’est comme cela que nous sommes toutes
loin encore de sa première lumière — je
s’écarte pour en arriver à ces mêmes » (Mon antérieur visage, p. 13)
En cassant le vers, Pauline Von Aesch touche la matière immédiate du signe. Ici, le signe (mais aussi le poème lui-même) n’est pas complété par le dire, par un complément d’objet. Le poème et le signe sont ramenés à leur incomplétude, incomplétude qui n’est évidemment pas imperfection mais bien au contraire une forme accomplie dont la page, parfois travaillée dans son quasi dénuement, serait la parfaite représentation (« la page cette forme parfaite » Mon antérieur visage, p. 47).
Ce que l’autrice appelle « forme » se réfère au voir (« voir fait signe / sur ta lèvre » Nu compris, p. 89), au vu et à ce qui ne l’est pas. Le voir s’opère totalement dans le texte. Pauline Von Aesch regarde la chose par le langage : « détacher de l’œil le vu » (Nu compris, p. 23) ; « te voir n’est pas la vue » (Une partie de mon prénom [1]).
L’œil, donc, mais pas seulement l’œil regardant (« ce visage trop lourd / je le vois pourtant regarder les oiseaux » ; « je regarde regarder par toi » Une partie de mon prénom) mais aussi celui qui porte le sujet (« nous qui êtes / un trou / derrière l’œil » Nu compris, p. 16) et même le sujet lyrique (« je pleure d’entrer dans les choses » Une partie de mon prénom).
D’autres parties du corps (visage, cheveux, bouche, lèvres, pieds, genoux, chevilles, mains, bras, seins, aisselles, sexe, etc.), toujours indissociables du nom (voire d’une seule lettre — nous y reviendrons), sont figurées dans les trois livres de Pauline Von Aesch. Celles-ci renvoient toujours à des corps féminins. Cependant, la sensualité qui imprègne les poèmes tient moins à un sujet représenté (disons un modèle de nu féminin) qu’au signe lui-même, sexualisé.

Dans la poétique de Pauline Von Aesch le signe se donne à voir pour lui-même. Il est nommé en tant que signe. Ainsi pour les parties du corps : « l’état primitif […] ouvre ce je-ne-sais-quoi de visage (le plus ancien graphème) » (Mon antérieur visage p. 35).
De même, les poèmes de Pauline Von Aesch ne sont pas ponctués (à la seule exception notable du tiret cadratin) mais la ponctuation est écrite :
« désavouée par son prénom
une page entièrement pour dire
deux points
la jeune fille se reflète » (Nu compris, p. 47)
Pauline Von Aesch travaille le signe jusque dans sa forme la plus minimale, à savoir la lettre seule :
« le sexe […]
ne formant jamais cette spirale idéale dont la lettre
cette maison
montrait l’exemple
une colonne déroulée brutalement
—e » (Mon antérieur visage, p. 32)
Ici un —e escargot donc, ailleurs un —e plus énigmatique : « tu voulais me laver / —a et —e » Une partie de mon prénom).
« niée
il n’y a pas d’ajout
jambe droite sur étagère droite
jambe gauche sur étagère gauche
laissé des blancs
entre
e.
comme mettre
ces habits de moi sous tes
ensembles » (Nu compris, p. 27)
L’écriture de Pauline Von Aesch s’écrit en disparaissant dans sa propre représentation (projection). Les pages ne s’augmentent pas : elles se disparaissent.
« elle ne saurait — trait
rien,
si loin de la sincérité du blanc » (Mon antérieur visage, p. 38)
« écrire, c’est soustraire » dit Emmanuel Hocquard dans Le Cour de Pise (p. 251), qui cite plus loin dans ce même ouvrage Claude Royet-Journoud parlant du blanc qui sépare les vers sur sa page : « ‘‘Ce(s) ‘’blanc(s)’’, je le(s) lis comme faisant partie de l’intrigue, de même que l’espace de raréfaction qu’il produit autour de lui fait partie intégrante de l’énoncé » (p. 484). L’espace de raréfaction que le blanc produit autour de lui — il s’agit là de l’un des éléments forts des poèmes de Pauline Von Aesch : un trou blanc qui serait la transcription scripturale des propriétés physiques d’un trou noir.
« le réel encombre l’espace
l’air est simple
sans fiction » (Une partie de mon prénom)
Le blanc est tout autant espace que temps, durée des mots non prononcés (« par compassion pour l’imprononçable, je devrais ne plus jamais parler » Mon antérieur visage, p. 47), i.e. le silence.
Derrida : « Si le mot silence est, ‘‘entre tous les mots’’, le ‘‘plus pervers ou le plus poétique’’, c’est que, feignant de taire le sens, il dit le non-sens, il glisse et s’efface lui-même, ne se maintient pas, se tait lui-même, non comme silence mais comme parole. Ce glissement traduit à la fois le discours et le non-discours. » (L’écriture et la différence, pp. 385-386)
Sens et non-sens, ces deux vieux serpents de mer de l’analyse poétique ! Lisons avec Jean-Christophe Bailly : « ‘‘Le poème ou le vers désigne l’unité d’élocution d’une exactitude’’ écrit Jean-Luc Nancy dans Résistance de la poésie, mais cette exactitude, qui est, dit-il aussi, ‘‘accomplissement intégral’’ doit être comprise comme l’accomplissement du sens lui-même, c’est-à-dire comme son effectivité la plus grande, la plus vive, la plus nue. » (« Toi aussi, tu as des armes ». Poésie & politique, p. 21)
Effectivité la plus nue, — voilà une autre proposition qui éclaire un aspect majeur de la poétique de Pauline Von Aesch : la nudité du mot (dés)habillé de tous ses blancs.
« à cet t’autre
qui s’use le pluriel
geste mené sur le V de mon corps
dont je fais la réduction
laisse
me cacher dans la cuillère
incurvée O brise le V » (Nu compris, p. 15),
Vérifier l’hypothèse d’une écriture du silence importe finalement assez peu, et si Emmanuel Hocquard reconnaît principalement dans le blanc une soustraction (« La suppression permet la théâtralisation de certains mots », Le Cour de Pise, p. 473), je lui préfère cette réflexion de Roger Giroux (que mentionne plus loin Hocquard) : « l’absence d’écrire est mon travail » (ibid. p. 448). J’ajouterai : l’absence d’écrire est déjà de l’écriture.

Le blanc fait partie intégrante de l’écriture de Pauline Von Aesch, c’est-à-dire qu’il est pris dans un même ensemble syntaxique. Quelle autre poétique saurait mieux illustrer ce propos d’Alain Badiou : « La syntaxe est, dans le poème, le pouvoir latent où le contraste de la présence et de la disparition (l’être comme néant) peut se présenter à l’intelligible » (Que pense le poème ? p. 75) ?
« j’ai en cette tête des échappatoires
loin du lit resté si
inébloui
dit unlighted
du drap
vide ou peut-être d’arrière-plan
une fonction
posée sur ce cou d’accroissement
ce nouvel indice
qui révèle s’elle
toujours s’elle-même
dont j’ai mal » (Nu compris, p. 63)
Dans une lettre de Jean-Michel Reynard adressée à André du Bouchet, l’auteur de L’Eau des fleurs écrit à son ami qu’une « autre forme de sens […] opère dans les blancs qui ne sont pas seulement ceux de la page mais ceux d’entre les livres » (Regard de l’indifférencié. Correspondance 1977-2001, p. 118). Ces « blancs d’entre les livres », nous les sentons fortement entre les trois magnifiques livres de Pauline Von Aesch. Des blancs qui creusent et questionnent presque autant que les livres eux-mêmes, si bouleversants, de cette poétesse.
Mon antérieur visage, Éric Pesty éditeur, août 2025
Une partie de mon prénom, série discrète, avril 2025
Nu compris, Nous, juin 2012
[1] Non paginé.