
Fondées par Hélène Lécot en 2023, les éditions du Bunker viennent de publier un quatrième recueil, tandis que le prochain sortira en novembre, l’occasion de revenir avec l’éditrice sur l’histoire de cette jeune maison, ses enjeux et ses projets.
Rodolphe Perez : Tu as récemment créé les éditions du Bunker, une maison d’édition dédiée à la poésie. Qu’est-ce qui a suscité en toi ce désir ? Comment as-tu pensé sa place dans le paysage éditorial contemporain ?
Hélène Lécot : C’est un projet ancien, que je portais un peu comme on garde des rêves en réserve, on ne sait pas si ça se fera un jour ou pas, on sait que c’est là. J’ai toujours été intéressée par la question des choix éditoriaux des maisons. Qui publie quoi, pourquoi, à quel moment. Qu’est-ce qui fait que ça marche, que le public est là pour des textes importants (je crois à ça, c’est important dans ma démarche, l’accès du public, la capacité des grands textes comme des grandes œuvres à faire fi des catégories sociales, des connaissances etc.). Les influences étrangères aussi, et « l’œil »… l’œil, le mythe de celui qui « sait » lire, ce qui était plus qu’un mythe et bien une réalité pour des hommes tels que Christian Bourgois ou Paul Otchakovsky-Laurens avec lesquels j’ai eu la chance d’échanger. Cette capacité à « voir » un texte, une écriture, dans son potentiel, c’est-à-dire en tant que tel mais aussi dans une époque, un contexte… Cela me fascine. Il y a quelque chose d’un don un peu magique dans cette capacité à saisir l’air du temps, le talent, l’avant-garde.
Et puis j’ai lu et relu beaucoup aussi, pour des amis, des amis d’amis, des essais, des romans, puis de plus en plus de la poésie et ces dernières années quasiment uniquement de la poésie. Parce que c’est là que j’avais l’impression de vivre, je veux dire, de trouver la vie dans la littérature contemporaine, de plus en plus, et de moins en moins dans la fiction. Et que parallèlement je voyais des textes absolument magnifiques rester sans éditeurs. Une colère sourde n’est pas étrangère à ma décision de sauter le pas : il faut le dire clairement, distinctement, il n’y a pas, aujourd’hui, un accueil suffisant pour les textes de poésie contemporaine. Il se passe des choses importantes, et le seul remède est la revue. Très bien, mais la revue ne garde qu’une mémoire fragmentée d’un auteur. Ce n’est pas acceptable. C’est la littérature d’aujourd’hui qui est en jeu. Il faut lire cette poésie, en comprendre les enjeux, il faut des passeurs, des trieurs, des relecteurs. Il y en a bien sûr, et de grande qualité. Mais il n’y en a pas assez.
Enfin il y a eu le Goncourt de Laura Vazquez [1], voix importante, et la nouvelle de ce prix m’a rendue extrêmement heureuse. Une espérance. Trop forte pour que ce ne soit pas un peu louche. Ce fut le moment, je me suis dit, ok, on y va.
Alors la question de la place du Bunker dans le paysage éditorial allait de soi pour ainsi dire : je veux me positionner exactement là où j’ai l’impression qu’il manque des maillons dans le système. Entre la source et les hautes sphères. Je souhaite que la maison soit un pont entre de nouvelles plumes, des auteurs inédits, ou peu connus, et le « monde de l’édition » : c’est-à-dire des maisons plus établies et aussi un lectorat car tout est lié, notamment par le système de la distribution-diffusion. Quand je vois l’image qu’a encore aujourd’hui la poésie auprès d’un public non spécialiste… quelle catastrophe. Il faut changer ça.
RP : Tu présentes la maison en repartant d’une réflexion architecturale forte autour du béton. Comment ces images irriguent ton imaginaire du projet éditorial que tu développes ?
HL : Il y a des secrets derrière le choix de ce nom. Je vais dire ce que je peux dire, ce qui est au demeurant le plus important : le bunker, c’est tout sauf une entreprise de séduction. On ne va pas mettre du papier peint pour faire joli. C’est sans compromis, cette architecture, comme les choix que je veux faire pour la maison. N’être guidée par rien d’autre que la force d’une écriture. La force, ça ne veut pas dire la brutalité évidemment. Ça veut dire ce qui est vital, ce qu’on veut sauver, protéger, dans une armature qui peut supporter des entités diverses, car elle est suffisamment solide pour ça et que l’épure de la proposition le permet.
Résister, dans le bunker, aux deux périls qui menacent : d’un côté la perpétuation d’une tradition qui n’en est plus une à force de se regarder soi-même, sorte de réactionnisme littéraire suffoquant, et de l’autre la solution pharmaceutique, celle d’une poésie marketée, lisse, qui sent bon le produit de consommation. Alors oui, le bunker est une architecture militaire, guerrière, mais c’est aussi un symbole de mémoire. Partout, en France, il y a des bunkers, sorte d’animaux de béton étranges, qui bougent au fil du temps, parfois penchent, mais sont finalement inaltérables, incrustés dans la perspective. Et les gens les côtoient, et ils y sont singulièrement attachés. Il y a quelque chose qui m’émeut beaucoup dans cette image.
Évidemment, il y a aussi une part de provocation dans le choix d’un tel nom… en fait il s’agit plutôt d’une interpellation. Bunker et poésie? En une seconde la question de l’imaginaire que nous avons autour de la poésie, et donc de sa définition, est posée. J’aime bien cette idée.
RP : Tu penses ta maison comme un espace, ce qui semble un truisme si on considère précisément l’idée de « maison » mais qui est en réalité une position qui remet de l’audace dans le jeu de cartes. Un espace ouvre un possible, l’autorise. Elle témoigne aussi d’une politique du livre dans ta vision – le trouble, par exemple, dans l’attribution d’un prix institutionnel à une voix que tu considères comme novatrice, même si j’ai davantage de réserves. Disons que tu fais de la perplexité l’énergie d’un espace autre. C’est aussi ce que signale l’image du bunker, qui viendrait comme dés-architecturer une construction à trous, qui déplace en faisant bloc.
HL : Oui, l’image du Bunker face à celle de la maison, c’est aussi une façon de rupture vis-à-vis de l’imaginaire en place. La « maison », c’est un terme doux, qui évoque la résidence tranquille, c’est assez paisible, pour ne pas dire bourgeois. Et j’aime bien, au demeurant, ce que cela évoque, la famille, les liens, un espace de confiance. Le Bunker, c’est évidemment une « maison » d’édition, mais sa dénomination est aussi là pour rappeler qu’être éditeur aujourd’hui c’est être en guerre contre une tendance à transformer les maisons en supermarché et les livres en produits de consommation ordinaire, soumis aux règles du marketing. Évidence. On le voit d’ailleurs en poésie depuis qu’elle est à nouveau sur le devant de la scène littéraire. On nous prépare une nouvelle conception de la poésie comme un petit bonbon sucré, avec de beaux concepts bienveillants, la poésie et le sport, la poésie en musique, la poésie en faisant votre routine beauté ? Une poésie bien polie en somme. Évidemment c’est pathétique. Il faut arrêter de prendre les gens pour des imbéciles.
Alors, la question des prix, de la reconnaissance des pairs, des critiques, est cruciale. On peut toujours dire que ça ne sert à rien, qu’il faut vivre sa vie d’éditeur sans se soucier de la presse et des prix. Je crois que c’est une erreur, un abandon de poste. Car tout se tient : si un livre est remarqué, s’il est porté par des plumes reconnues, mis en lumière par un prix, s’il suscite du débat, les structures économiques devront, dans une certaine mesure, se soumettre et rendre le livre disponible. Alors le lecteur, peut-être le plus lointain des lecteurs, y aura accès. Car c’est le but, c’est évidemment le but. C’est pourquoi leur responsabilité est très importante. Sans leur vigilance, le fleuve de la littérature consommable submergera tout.
RP : Comment penses-tu justement la dimension politique de ton travail, par rapport à la chaîne du livre notamment, puisque tu évoques le système de la « distribution-diffusion » ? Et à l’arrivée, cette position du lectorat que tu réfléchis, depuis ta propre position de lectrice.
HL : C’est le nerf de la guerre. C’est l’endroit de ma colère, et aussi de mon énergie. Il y a la force que me donnent les textes que j’édite, dans lesquels je crois : je pense que la littérature change le monde bien sûr. Sinon je ne serais pas éditrice. C’est l’énergie solaire, cette passion des textes que je cherche. Mais il y a aussi cette indignation face à une structuration de l’économie du livre qui a pris la forme du mépris et de la condescendance. Le mépris des auteurs, le mépris des lecteurs. Cela fait des mois que je rencontre des interlocuteurs de la fameuse « chaîne du livre »… et je suis parfois stupéfaite. Je ne citerai pas de nom, car cela ne change rien et n’a pas d’importance, mais j’ai quand même entendu cette phrase : « On ne va tout de même pas distribuer de la poésie dans les maisons de la presse ». Tout est dit. Cette assertion contient le mépris du lecteur et le mépris du livre lui-même, sans parler de l’image déplorable et totalement dépassée de la poésie. Ce qui est drôle, s’il on peut dire, d’une certaine manière, c’est que c’est certainement faux, économiquement parlant. Si les structures « distribution diffusion » qui déterminent en grande part la nature et la qualité de l’offre faite au lecteur, devenaient de véritables acteurs culturels, vu la qualité de la proposition possible en France, ce serait certainement économiquement très rentable, plus rentable qu’aujourd’hui. Pour prendre un exemple concret, Stéphane Braunschweig, le directeur du théâtre de l’Odéon, le disait il y a peu au micro de France Culture : lorsqu’ils font des opérations pour que des jeunes puissent venir au théâtre à prix réduit, ils viennent. Et ce ne sont pas toujours les mêmes. Ils ont envie, ils se déplacent. Lorsque des revues de poésie sont vendues dans les cafés des scènes ouvertes, elles sont toutes vendues. Lorsqu’on veut supprimer la seule émission de poésie de France Culture, celle de Manou Farine, des centaines de milliers de gens signent des pétitions. Alors. Quand est-ce que les interlocuteurs économiques vont ouvrir les yeux ? Doit-on désespérer ? Si on ne fait rien, si on ne se bat pas pour changer les choses, qu’on ne vienne pas se plaindre. Donc, oui, le Bunker, c’est aussi une démarche politique, et j’espère bien que nos recueils seront bientôt disponibles en maison de la presse…
RP : Le nom de la maison et l’imaginaire qu’il déploie s’accompagnent d’une position claire, celle d’une résistance d’une maison indépendante. Ma propre vision de cette guerre ne se situe pas dans l’affrontement mais dans le détour : biaiser serait une manière de faire un pied de nez, quand la lutte, elle, pourrait apparaître comme une manifestation plus aiguë encore de l’adversaire. Il faut niveler, en hissant à la place imposée sa propre position. La tienne ici, et c’est ce que tu fais, à mon sens. Sans quoi, le risque est celui d’une récupération systémique et de l’avalement.
HL : Je crois que ces démarches sont complémentaires et doivent se mener conjointement. Le détour, et le frontal. Dans le monde des visiteurs de prisons, on sait que la Croix Rouge Internationale a droit d’entrée partout à condition de ne rien dire publiquement, et d’autres organismes comme MdM ou MSF prennent en charge de dénoncer officiellement. Ce sont les mêmes acteurs, animés par la même alerte. C’est une répartition des rôles et c’est parce que ces deux mouvements s’opèrent simultanément que quelque chose peut, éventuellement, changer, ou au moins être questionné. Le Bunker est évidemment posé/pensé comme un énoncé clair, ce qui ne veut pas dire qu’il y ait un rejet de tout ce qui ne correspond pas à cette ligne. Au contraire… Il faut peser/penser de toutes les façons. En revanche, c’est une façon de considérer le futur qui me rend l’air respirable, disons que c’est plus personnel.
Quant à l’avalement systémique, certes dans le principe, mais ne pas oublier qu’on ne monte pas une maison d’édition pour faire de la politique. Sinon il faut fonder un parti. Ce sont les textes. S’ils sont forts, ils disent le monde, de multiples manières. ll y a alors forcément du politique.
RP : Si la littérature change le monde, elle le ferait parce qu’elle infuse et dissémine. Ce que tu pointes également c’est quand même le confort et le conformisme dans lesquels s’enlisent certains acteurs de la fameuse chaîne et une certaine mainmise des structures de « distribution-diffusion » qui contraignent et limitent. Peut-on faire sans ? Peut-on faire autrement que passer par ces structures ? Tout un univers qui échappe au lecteur quand on lui propose une offre de livres et que donc on n’éveille aucune curiosité. Par chance, il y a la vivacité de certains lieux et de certains évènements qui cartographient bien plus largement une réalité des écritures poétiques.
HL : Il ne faut surtout pas faire sans. Ou du moins, si on en vient à devoir faire totalement sans, comme une condition de survie, ce sera vraiment un échec pour tous. Ceci dit, la multiplication des tiers lieux, la vivacité des rencontres en scène ouverte, dans les cafés, les galeries, bref des lieux qui n’étaient pas dédiés à l’origine à être des « diffuseurs » et le sont devenus par la force des choses, témoigne du fait que l’on est déjà en train de trouver des solutions alternatives. Très bien. Sauf que bon nombre de gens sont exclus de cette proposition : comme tu le dis, « certains » lieux, « certains » évènements. Je crois que c’est justement la puissance des structures de distribution-diffusion historiques qui est une chance considérable ; elles peuvent irriguer, disséminer. Nous ne sommes pas encore en France dans une situation de désert. En revanche, oui, il y a un questionnement nécessaire sur la nature de l’offre. Le fait est qu’elle est nivelée par le bas. Les gens qui n’ont pas le temps de lire beaucoup, et encore moins des revues littéraires, ou qui ne vivent pas en ville, qu’ont-ils comme surface de contact avec la proposition littéraire, et plus encore poétique ? La radio, la télé, les réseaux sociaux, le journal parfois encore un peu. La responsabilité de ces médias est immense. Et je connais des journalistes qui se battent, littéralement, pour faire passer des articles sur des livres dits « de qualité » (la dénomination, qui est celle utilisée par les distributeurs-diffuseurs eux-mêmes, mériterait en soi un développement…). L’enjeu des réseaux sociaux aussi. Je ne m’inquiète pas tellement pour les gens déjà impliqués dans la vie du livre, ni pour les lecteurs réguliers, bénis soient-ils, ils trouveront. Mais les autres ? Ils n’ont qu’à faire l’effort ? Je ne suis pas d’accord avec cette vision des choses. Quand je marche dans le métro et que je vois les panneaux publicitaires de 2 mètres sur 3 pour promouvoir toujours, encore et toujours, le même type de roman (le problème est en effet le conformisme), ça me met un peu en colère, je dois bien l’avouer…
RP : Il y aurait donc une manière de multiplier la lecture du présent pour déplier l’altérité en jeu. Et cela, puisqu’il s’agit aussi d’une maison d’édition, passe par les textes et les livres. Comment tes premières parutions en témoignent-elles ? comment travailles-tu à déployer ce geste de Bunker ?
HL : C’est simple. En lisant les manuscrits, tous les manuscrits. En allant aux scènes ouvertes, écouter, interroger ce qui pourrait passer ou non de l’oralité au livre. En passant du temps sur les réseaux, savoir ce qui s’y publie. Bref, en ne définissant pas a priori ce qui serait ou ferait poésie, mais en restant en veille de ce qui s’écrit, aujourd’hui, là où l’on peut le saisir, dans cette disponibilité-là, qui est aussi une immobilité de la posture mais une mobilité du regard. Bunker. Sur le front mais pas ouvert à tous les vents.
Si je sais déjà ce que je cherche, je ne trouverai rien. Après c’est évidemment subjectif, un choix, c’est une histoire d’amour avec un texte mais il y aura, il y a des choix très divers au Bunker, j’assume les dissonances. Au contraire : j’espère qu’elles seront autant d’échos de la diversité de la création contemporaine. Cela me réjouit.
Le premier recueil de la maison, celui de Laurence Ermacova, États de mes lieux, est un travail de tissage de la langue française avec l’allemand, c’est une voix musicienne qui va chercher sa justesse et son équilibre en enjambant la frontière des langues. Une poésie qui ouvre les frontières, en cette période de repli nationaliste, c’est une façon de faire de la politique non ? Le second recueil, Mise à jour de Tristan Vodak, aborde des questions difficiles de mal-être mental par le biais de l’univers des machines et de l’IA, et cela me semble crucial, car oui, j’attends aussi de la poésie qu’elle se salisse les mains, qu’elle m’aide à visiter le sombre, les coins incohérents de l’époque, de nos vies. Je ne lui demande pas de faire du beau. Mais du vivant dans la langue.
RP : Pourquoi est-ce que cette place de l’oralité est essentielle pour toi ? Elle dit quelque chose de ta position du livre et du hors-livre advenus du texte que tu accueilles. Chaque choix est politique, selon moi, donc il y a évidemment quelque chose de cela dans le choix des livres et la construction en mouvement du recueil de Laurence Ermavoca dit précisément l’hospitalité du regard et de l’écriture depuis une position qui se déplace dans l’altérité. C’est un livre très juste et beau sur la manière qu’ont les langues de tisser une parole plurielle en nous. Ce livre, comme première publication, est ainsi métaphorique de la maison, programmatique. En explorant des écritures d’un tiers lieu qui ne serait plus essentiellement physique, Tristan Vodak ouvre à sa manière d’autres imaginaires. Du vivant, oui.
HL : Non, il n’y a pas de programme, et le recueil de Laurence n’est en rien un outil pour poser une image en termes de ligne éditoriale. Je l’ai publié car c’est une écriture. Ça n’est pas rien de dire cela. C’est une écriture, une voix, unique, qui me semble essentielle, et que ne pas publier un tel texte me semblerait impossible, ce serait prendre le risque qu’il soit perdu, pour nous, pour tous. C’est ainsi que je vis les choses quand je lis. Je vois des textes forts, qui doivent être pérennisés, absolument. C’est évidemment le côté un peu mégalo de tout éditeur. Son pouvoir exorbitant, de décider de ce qui est important ou pas.
Je fais collection de trésors pour ainsi dire, le Bunker est un coffre-fort. Alors, l’oralité, non, pas particulièrement. Mais il y a un retour à l’émergence (naturelle, originelle) de la poésie par ce biais. J’y vais. Bien sûr. On n’est pas sérieux si on parle de poésie contemporaine française et qu’on balaie d’un revers de la main ce phénomène qui prend de l’ampleur. Il dit quelque chose d’essentiel, qui dépasse le cadre de la littérature, ou qui justement fait lien avec elle. Mais tous les textes dits, lus, ne passent pas l’épreuve de l’écrit, du livre, qui transforme la lecture bien sûr. Il y a des textes qui vivent très bien à l’oral et n’ont plus la même énergie une fois posés sur le papier. Je le sens beaucoup sur certains manuscrits qu’on m’envoie. C’est un choix de les retravailler ou pas pour les mener à redevenir ce qu’ils sont, différemment.
RP : L’idée ne serait pas que le premier recueil enferme une ligne mais qu’il propose une écriture si plurielle qu’elle marque la ligne de la maison du sceau de l’ouverture et d’une poésie du multiple. Cette multiplicité, par ailleurs, tu l’expérimentes également avec Missive, un dispositif qui relève de la dimension associative de la maison.
HL : Oui, le Bunker est une association loi 1901, la maison peut donc recevoir des membres. L’idée est que l’édition de poésie contemporaine, dans le contexte actuel, est en soi un engagement, puisqu’il faut être vraiment fou pour faire ça, économiquement. On a besoin qu’une solidarité se crée autour de cette démarche, et les adhésions nous aident. Alors en remerciement, on prépare avec les auteurs une petite surprise, un recueil de textes inédits d’eux, la Missive du Bunker. Et c’est aussi l’occasion de découvrir des textes isolés, qui restent à l’écart ou sont perdus faute de trouver à cohabiter avec un recueil élaboré. Cela permet aux auteurs de les faire vivre et les Missives serviront aussi à ça. J’aimerais que le Bunker soit plus qu’une collection de livres, que ce soit un espace qui permette de questionner notre rapport aux auteurs, silencieux, et aux lecteurs, invisibles. Positions statiques. Bien sûr que l’acte de lire, pendant de l’acte d’écrire, est un acte intime, privé, solitaire. Mais entre les deux, on peut imaginer des traversées dynamiques, qui nourrissent ces deux bords cruciaux. Lire à haute voix en est une. C’est pour cela que la maison propose à des lecteurs de partager leur lecture en vidéo, par exemple. C’est une émotion et une possession différente du texte. Rien de révolutionnaire mais une possibilité de contamination du désir d’un texte, ce qui me semble tout à fait souhaitable.
RP : Ce projet des Missives est donc un dispositif plus large qui garde la mémoire du travail éditorial puisqu’il permet d’intégrer des textes autres. Combien de textes ces volumes contiendront-ils ? À quelle fréquence comptes-tu les sortir ? On voit assez clairement en tout cas une réflexion plus systémique sur la scénographie de la lecture, qui multiplie le recueil comme œuvre par une série de propositions satellitaires et complémentaires.
HL : Exactement. Multiplier les propositions autour du livre, le livre papier, qui reste central, il demeure la circulation essentielle du texte, en librairie, dans les festivals etc. Mais faire vivre l’œuvre de multiples manières, pour aller chercher des lecteurs qui ne viendraient pas à lui naturellement. Bref, c’est aussi le métier d’éditeur, il me semble, de s’adapter à la réalité d’une époque et de créer une énergie, une envie. La première Missive du Bunker sera envoyée d’ici quelques semaines. Elle devrait comporter entre vingt et trente pages, nous sommes en train d’y travailler. Je souhaite laisser les auteurs assez libres de ce qu’ils veulent proposer, chacun sait qu’il va être en cohabitation singulière avec d’autres. Quant à la fréquence, elle devrait être biannuelle, a minima. Et pourquoi pas faire intervenir des artistes plasticiens à terme… Tout reste possible.
Entretien réalisé par courriel en août et septembre 2024. Propos recueillis par Rodolphe Perez. Photographie d’Hélène Lécot DR.
[1] En 2023, Laura Vazquez reçoit le prix Goncourt de la poésie pour l’ensemble de son œuvre. À lire dans Les Imposteurs notre grand entretien avec la poétesse : https://lesimposteurs.blog/2023/03/24/entretien-avec-laura-vazquez/