

de la France et au sens plus large, de l’Occident, est un fait indéniable, que ça soit interprété comme relevant de bonnes ou de mauvaises raisons. Non seulement dans la vie matérielle des personnes, mais banalement dans toutes les conversations à l’intérieur des différents murs domestiques. Autour de sujets comme la mobilité géographique, le flux d’argent, d’objets, les valeurs qui régissent les relations humaines que l’on croit autochtones et celles que l’on tâche d’importer. Ce dernier point est très important, puisqu’une population ayant subi la colonisation n’est jamais sûre de ce que son pays serait devenu sans l’intervention violente du conquérant. Et donc parfois, le retour à la « tradition » s’avère un artifice, un faux pas, faute de n’en avoir pas pu poursuivre le chemin librement, sans contraintes ni barrières. Cela dit, ce n’est pas l’Histoire qui m’a donné envie d’écrire l’histoire de Penda et Estelle, mais c’est leur chemin personnel qui m’a poussée à élargir mon regard. J’agis toujours dans un mouvement inductif, pas déductif. Ce que je souhaite c’est que mes personnages soient universels. Mais pour ce faire, je ne suis pas prête à renoncer au poids de l’Histoire qu’ils portent en eux.
Il y a beaucoup de penseurs qui aujourd’hui prennent appui sur les théories fanoniennes. Mais personnellement, je préfère penser qu’elles se suffisent à elles-mêmes. C’est très délicat comme question, je risque d’oublier quelqu’un ou de froisser un autre avec des conclusions personnelles peut-être hâtives. Disons que si j’ai choisi de faire de Frantz Fanon l’idole de Penda, c’est aussi parce que pour moi il est encore unique, incommensurable, inégalé.
Le plan détaillé du roman s’est construit au fur et à mesure de l’écriture. Je savais ce dont je voulais parler : l’histoire de cette famille. Je savais quelles voix me hantaient plus que les autres : celles de Penda et Estelle. Concrètement, la seule chose que j’ai défini à l’avance a été l’arbre généalogique. Le reste germait depuis longtemps en moi, il fallait juste qu’il sorte et se stabilise. Vous savez, j’écris toujours pour évacuer un cauchemar, alléger une obsession, donner voix à des voix, ériger un rêve.
Complètement. Mon roman et ses protagonistes sont à la frontière de beaucoup de définitions, ils se moquent des limites établies, les franchissent ou essaient de le faire. Le métissage, c’est aussi pouvoir écrire comme si on était un homme, alors que l’on est une femme, un adolescent alors que l’on est un vieillard. Et toutes les autres merveilleuses options qu’offre l’écriture.
J’écris partout. Dans les transports. Dans ma chambre. Sur les bancs des squares, dans les bars. J’écris à la main, sur des petits carnets que je prends dans mon sac. A la fac, à Turin, on m’appelait « la scribane », tellement ils me voyaient noircir des pages. J’ai juste une particularité, une seule contrainte : je n’écris que le jour. Je ne suis pas une créative de la nuit. Au coucher du soleil, je pose mon stylo et je vis les rêves qui me guideront le lendemain.
Je suis quelqu’un est exactement cela : je suis quelqu’un parmi les autres, j’ai le même poids, le même droit d’exister. Toute personne se reconnaissant dans ce besoin de s’annoncer au monde est incluse dans ce titre. Ce n’est pas une envie particulière d’émerger ou d’affirmer un Je différent et révolutionnaire par rapport aux autres. Il s’agit d’un Je que potentiellement chacun peut représenter. Et qui, potentiellement, est donc révolutionnaire et différent. Si Estelle se donne cette tâche, c’est qu’elle a senti qu’on attendait d’elle qu’elle demeure bien sage et silencieuse, dans la portion de société qu’on lui avait assignée. Comme Eric est confiné à son statut de « fils de » ou Penda de « femme de ». Le thème fondamental de ce roman est la possibilité de se choisir, d’être quelqu’un sans assignations imposées par n’importe quelle communauté. Un besoin exubérant d’air, de liberté. Défi qui est peut-être loin d’être relevé, mais qui anime les protagonistes de Je suis quelqu’un du début à la fin.
Je trouve plus emblématique le fait de distinguer une littérature francophone d’une littérature française (car les deux sont, à mon sens, francophones), plutôt que l’existence, au sein de Gallimard, d’une collection qui s’intéresse aux romans mettant en avant des histoires autour de l’Afrique et sa diaspora. Cela peut être une façon comme une autre d’orienter le lecteur. De plus, étant donné que les auteurs de la collection « Continents noirs » ne doivent pas forcément avoir d’origines africaines ou afrodescendantes – même si ils les ont dans la plupart des cas – il n’y a aucune ghettoïsation les concernant. Il faudrait plutôt se poser la question : pourquoi si peu d’auteurs européens et d’ascendance européenne écrivent autour de thématiques manifestement postcoloniales ? Il y a une espèce de peur face à des écrits qui questionnent, ou qui sont soupçonnés d’interroger des thématiques migratoires, de circulation, de décolonisation des esprits. Pour moi, face au nom de cette collection, il n’y a pas de cloison ou de barrière pour qui ne les a pas déjà en soi.
J’adorais aussi les plongeons dans la psychologie masculine de Cesare Pavese et J. D. Salinger. Dans l’absolu, c’est Emily Dickinson, qui, avec ses poésies, m’a donné le goût des mots, et cela dès mes quatorze ans. Aujourd’hui mes lectures se dirigent ailleurs aussi, il y a une recherche plus « construite et volontaire » de ce que je veux lire, mais j’ai fait mes premiers pas, en tant que lectrice, dans cet univers majoritairement euro-étasunien.
Oui. Cela m’inquiète, d’autant plus que j’entends, en particulier en Italie, une parole raciste décomplexée, une parole à laquelle succèdent des actes. Aujourd’hui, peu importe qui tu es, quels sont tes rêves, ce que tu fais, d’où tu viens, ce que tu as enduré. La droite italienne ne voit en toi qu’une seule chose, qu’il est nécessaire de te faire regretter : le fait de ne pas être blanc/blanche et en l’occurrence de ne pas avoir une histoire conforme à une norme supposée. L’Italie est en train de sombrer, cela est un fait. Mais cela reste un pays que j’aime, où j’ai ai grandi et où je garde de très bons souvenirs, de très fortes amitiés. On y trouve de vrais militants de gauche, et dernièrement d’anciens migrants qui s’engagent en politique pour faire bouger les mentalités. Mes espoirs reposent sur eux.
Une réflexion sur “Entretien avec Aminata Aidara”